Patience, ze t'aime

    Observé par beau temps depuis la vallée, le déblai brille comme un trait de salive. Mais pour Vivien Keller qui l’atteint après des heures d’ascension, il n’évoque aucune image poétique ou esthétique, sinon peut-être celle d’une estafilade géologique, d’un filon potentiel. Il s’y arrête. En équilibre sur deux pierres plates, il annote puis replie la carte que froissent les élans d’un vent brutal, puis s’accroupit dos au vide. Ses mains fouillent aussitôt l’éboulis, retournent les roches, creusent. A mesure, il fait un tri. Les pierres qu’il sélectionne s’entassent à sa droite, forment bientôt un monticule. De son sac, il sort un marteau et un burin pas plus large qu’un tournevis et commence à fracturer les pierres. Mécanique, il s’interrompt devant chaque fragment, repousse ses lunettes d’un index poussiéreux, gratte la surface avec son canif, approche ses yeux myopes, et observe les traces fossilisées

    Au bout d’un moment qu’il n’a pas mesuré, Vivien s’étire, remonte la fermeture éclair de son pull et tourne le dos au vent pour allumer une cigarette. Jaugeant le volume et le poids de ses trouvailles, il réalise que la faible capacité de son sac va l’obliger à abandonner une partie de ses fossiles. Qu’importe, il reviendra demain, et avec un peu de chance, Gavin Burry s’arrachera à son étude des champs géomagnétiques pour l’accompagner.

    Un vent froid menace son équilibre à chaque rafale mais Vivien, aimanté par d’autres éclats rocheux, se déplace de quelques mètres, écrase sa cigarette contre la paroi et s’accroupit à nouveau pour prospecter. Le marteau frappe, offre un son que l’air emporte vers les sommets.

    S’il s’intéressait au paysage, s’il baissait les yeux vers la vallée, Vivien s’apercevrait de la disparition du village dans l’opacité grise, puis de l’engloutissement des hautes pâtures où estivent les vaches. Et s’il levait les yeux pour admirer les vagues pétrifiées des crêtes, la noirceur mouvante du cumulonimbus qui soudain surgit lui donnerait la mesure de son insignifiance.
Mais le jeune homme ouvre les pierres, se penche, myope, sur les segments et mentalement, sélectionne ceux qui redescendront avec lui jusqu’au gîte, ignorant le monstre qui s’approche, obscur, électrique.

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Marc | Réponse 12.03.2013 00.04

oui, la montagne et ses verticales dérives, et les conquérants de l'inutile lancés à ses trousses, arpentant un derme gigantesque à l'origine de toute chose

Erika 12.03.2013 10.15

... et toujours cette question qui colle aux bottines des marcheurs : Mais qu'est ce qui pousse l'homme, encore et toujours, à l'exploration des limites?
Amitié

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Commentaires

26.05 | 11:15

Merci pour ta visite, mon Jacky!
Bises à toi.

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26.05 | 01:34

Super cousine , Madame Nature

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26.05 | 01:04

Merci Marianne!

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26.05 | 00:43

C'est très beau

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