Chapeau hanté

Chapeau hanté

  

   Décrassant une salle qui lui servait de débarras, ma mère s'était mis en tête de déplacer une grande quantité de valises, de sacs et de caisses. Soufflant, elle a poussé une malle en fer vers l’igloo d’édredons et de vieilles tentures dans lequel j'étais blottie: "Ton héritage", a-t-elle précisé, puis elle a replongé son éponge dans l’eau de Javel à défaut d’obtenir mon enthousiasme. C’est Mère-grand, dans un chuchotement évoquant la trahison d’un secret d’importance, qui a révélé quelques jours plus tard, que cette malle avait appartenu à mon père. Il l’avait trouvée trop encombrante pour l’emporter en Amérique Latine.
L’ouvrant avec cette crainte de la déception que les objets promettant un trésor inspirent, j’en ai exhumé une pipe, un cendrier, un monceau d’articles délavés et ce chapeau. J’ai coiffé le chapeau et j’ai porté la pipe à ma bouche. Plus tard, j’ai fumé et vomi, puis j'ai fumé à nouveau, vidé les cendres dans le cendrier, lu les articles. Depuis, j’ai arrêté la pipe, mais je n’ai jamais cessé d’utiliser le chapeau.

 

   Quand les jours sont longs, quand je vois l’esprit de Mère-grand s’effilocher pour aller vers la dissolution et le temps filer sans que je puisse prendre un train en marche, je coiffe le chapeau de mon père. Faute d’avoir formulé ces questions dont je redoutais les réponses, je m’en sers aujourd’hui au quotidien, pour savoir quelle robe porter ou quel programme choisir à la télévision.

 

Ma mère

 

   La cuisson de mes ingrédients embue les fenêtres du bureau et imprègne les tentures mais utiliser la cuisine de l’abattoir est un luxe qui date des années où l’on se chauffait avec désinvolture.
Enfant, ce local me faisait peur. Trop vaste, trop blanc, trop carrelé, le bruit des casseroles résonnait, sinistre, et quand on pressait l'interrupteur, les éclairs blafards de vingt tubes de cent watts  se déchaînaient. Il aurait fallu porter des lunettes de soleil pour supporter un tel éclairage ! Ma mère se cachait probablement de graves problèmes oculaires, mais elle était du genre à accrocher dix-huit néons de trop plutôt qu’à consulter un ophtalmologue.
Elle aimait cet endroit que rien n’encombrait, au centre duquel elle s’activait dans de grands tintements, préparant des marmites de soupe pour nourrir une cantine, agitant les bras au-dessus des sauces Mornay, enfournant des gratins pour dix dans ce vieux four au gaz qui produisait une explosion à chaque mise en route. Dans un recoin, Mère-grand et moi nettoyions les légumes avec une lenteur scrupuleuse qui l’impatientait. Elle finissait toujours par nous arracher les éplucheurs des mains pour terminer le travail à son rythme. Il fallait ensuite avaler une compote de pomme avec peaux et pépins, une soupe aux poireaux avec les résidus terreux et les pommes de terre accompagnées de leurs germes. Elle procédait avec la même impatience pour la vaisselle, souvent cassée dans l’évier et aussitôt remplacée par la porcelaine d’hôtel qu’elle avait accumulée dans les placards en vue du jour où elle ouvrirait sa maison d’hôte.

 

Mère-grand

  

   Après la mort de Père-grand, Mère-grand a revendu la boucherie et a accepté de vivre à l’abattoir sous réserve que ma mère ne lui attribue pas une chambre froide. C’est pourquoi ma mère a cloisonné la salle de découpe et y a percé deux fenêtres. Et parce que ses efforts ne rendaient pas forcément l’endroit plus sympathique aux yeux de Mère-grand, elle a caché le ciment du sol et les grilles d’évacuation sous un puzzle de déchets de moquette.

 

   Mère-grand est arrivée un après-midi, avec le camion des déménageurs. En son honneur, tout l’abattoir sentait l’eau de Javel (ma mère adorait l’eau de Javel). Elle se tenait, menue, au milieu de ses meubles de famille qu’elle caressait tels de bons chiens. Aussi usés étaient-ils, ils avaient tous mérité un prénom. La commode de marraine Louise, la garde-robe d’Hortense, le secrétaire de l’oncle Joseph.
Moi, je l’épiais, figée dans le chambranle d’une porte, effrayée par son chagrin. La mort de Père-grand avait fait d’elle une étrangère. Tout allait changer, le poids de sa tristesse ne lui permettrait que de porter son deuil, mes jeux ne récolteraient plus son attention et les forces lui manqueraient pour une promenade dans le centre-ville. Quel futur se dessinait sans le sirop pour la toux et le mouchoir contre les chagrins... ? Au bout d’un moment, elle m’a aperçu et a cessé de caresser l’ossature du buffet d’Andrée. Elle a souri, et c’était incroyable de voir un sourire trouer la mort comme une vieille peau. « Viens, ma chérie. Viens dans mes bras... »

 

Écrire un nouveau commentaire: (Cliquez ici)

123website.be
Caractères restants : 160
OK Envoi...

Annette Lellouche | Réponse 12.02.2014 21.59

Bonsoir Erika, je viens un peu flâner dans tes mots, tes lignes et tes contes. Toujours autant de plaisir.
amitié. Annette

erika 13.02.2014 18.21

Merci, Annette
A très bientôt!
Erika

catherine beaufort | Réponse 12.03.2013 01.13

Le chapeau et la pipe, voilà une bien jolie image de reconstruction moderne que j'aime ... pour signifier le temps passé retrouvé ... ou plutôt jamais perdu ...

erika 12.03.2013 09.58

Joliment dit... Merci pour ce regard à la Magritte, Catherine!
Amitiés littéraires.

catherine beaufort | Réponse 12.03.2013 01.04

Merci Erika pour ce lien qui me fait chaud au coeur. Aimer les mots est un plaisir partagé. Je rentre si peu fatiguée grâce aux belles rencontres nourrissières.

Erika 12.03.2013 10.02

Un plaisir sincère, Catherine, de t'avoir rencontrée dimanche, quasiment "à domicile" lors de cette Foire du Livre de Bruxelles où je me sens comme chez moi...

rombeau | Réponse 11.03.2013 20.55

merci pour vos mots, ils apportent la bonne humeur!
Martine

erika 11.03.2013 21.10

Merci pour votre visite et ces mots encourageants, Martine... Au plaisir de vous revoir sur mon site...
Amitiés littéraires,
Erika

de Rancourt Odile | Réponse 11.03.2013 20.24

j'aime beaucoup cette écriture

erika 11.03.2013 21.14

Merci Odile! Quel plaisir de lire les traces de votre passage sur mon site d'auteur... Soyez la bienvenue.
Amitiés,
Erika

Voir tous les commentaires

Commentaires

26.05 | 11:15

Merci pour ta visite, mon Jacky!
Bises à toi.

...
26.05 | 01:34

Super cousine , Madame Nature

...
26.05 | 01:04

Merci Marianne!

...
26.05 | 00:43

C'est très beau

...
Vous aimez cette page