Poison Minéral - Extraits du roman

Image: Antoine Aterianus

Clotilde

  

          Clotilde sassied au bar, s’y accoude et dans l’attente de sa bière, concède au barman un soupir de satisfaction.

– C’était une bonne première, résume-t-elle.

Félix hoche la tête. Voilà trois heures qu’il décapsule des jus de fruits et verse du champagne; il lui reste à laver toute la vaisselle des plateaux, et la patronne lui réclame à boire ! Il est fatigué, il voudrait dormir, et actionnant la pompe à bière dont il se dit tous les jours qu’elle va lui rester dans la main, il jette un coup d’œil à sa montre. Hélas, Clotilde se fiche de la fatigue de son personnel, ignore les bâillements. Elle ne voit rien. Rien, sinon le sol du foyer foulé par trois cents paires de souliers et les canapés creusés par autant de chroniqueurs, politiciens et pontes du milieu culturel. Qu’est ce qu’elle contemple ? Les traces du succès ou le nettoyage à prévoir avant le spectacle du lendemain ?

Félix réalise un col de mousse parfait et pose le verre sur le zinc.

– Il est déjà deux heures et quart…

– Combien de bouteilles ?

Comme si le moment était à la comptabilité !

– Environ quatre-vingt…

Clotilde n’est jamais pressée de monter chez elle, s’exaspère le barman en comptant les bouchons rassemblés dans un seau. Seule, que ferait-elle dans sa mansarde ? Elle n’est pas femme à s’encombrer d’un mec, d’un gosse, ni même d’un chien. Il est persuadé qu’elle ne possède même pas la télé. Non,… sa vie, son enfant, son monde, c'est ce théâtre miteux.

 

Hubert

Pourquoi l’Avers ? Parce que Valérie, son agent, lui avait montré cette adresse relevée sur des archives de l’après-guerre, se piquant de savoir si l’endroit existait toujours ? Parce que par la suite l’échevin Denneck lui avait parlé de l’énergie de la directrice, Clotilde Bethume, une femme auprès de qui il n’a même pas trouvé utile de se présenter ? Non… trop rationnel. Le hasard, déclenché par la suggestion de son agent, n’était pas un motif suffisant. Il a fallu creuser, fouiller, comme un archéologue à la recherche d’ossements, avec des pourquoi en guise de pelle.

 

Surprenant, ce théâtre… À peine Hubert reconnaît-il le bâtiment de la veille. Hier, il était entré par cette porte carrousel prise entre deux pilastres. Surplombée par la baie vitrée du foyer où avait eu lieu la réception, plongée dans la pénombre, il n’avait pas vu le fer rouillé des montants, le délitement des piliers.Il lui avait semblé que le bâtiment pouvait tenir le temps dun festival. Cet après-midi, pleurent les gouttières, se désagrègent les mosaïques, et la façade délustrée l’incite à douter.

Il longe l’immeuble et tourne, venelle des Roses. « Numéro un. La porte sera ouverte. » Hubert, que les relents de la ruelle désabusent, s’interroge sur l’objectivité de Roger Denneck. Doit-il vraiment se battre contre la porte de service de ce bâtiment en ruine pour présenter ses projets à la directrice ?

 

Val

 

Outre la fatigue d’un déménagement, il faudra s’habituer à la géographie sinistre de ce théâtre et saluer ces gens que Val n’a pas envie de connaître – accablements dont Hubert se moquerait si elle s’en ouvrait.

– Lis, ça t’amusera. De toute façon, tu dois signer…

Seul Hubert Desrives est capable de s’amuser de règlements stupides et de se réjouir de travailler dans des locaux vétustes, en compagnie de marginaux qui se chauffent au charbon et remplissent les réservoirs des W.C. avec l’eau de pluie récupérée par les trous de la toiture. Malgré sa phobie des réduits et des recoins sombres, il apprécie les vieilles demeures. Pas Val.

 

Il y a un an encore, la vie au service d’Hubert était hôtels de luxe et bureaux lumineux. Rien ne semblait pouvoir égratigner la fortune et la chance de l’acteur. Jusqu’à cet accident, survenu lors de l’une des représentations d’Othello. Blessé, Hubert avait écarté la presse de l’affaire mais l’événement avait suffi pour le convaincre d’arrêter la scène et le cinéma, puis avait déclenché par la suite toutes sortes de rumeurs. Usant des classiques arguments fiscaux, Valérie en avait profité pour le pousser à se reloger à Bruxelles.

Tout s’était déroulé tel qu’elle l’avait imaginé autrefois avec sa mère et sa grand-mère, comme si les éléments s’étaient emboités d’eux-mêmes, sans stratégie et sans efforts, conduits par la main de la justice. Avec ce déménagement, surgit l’espoir de réunir enfin, après bien des recherches : le lieu, le héros et le traître.

 

Val connaît bien Bruxelles. Elle est née et a grandi rue du Viaduc, à vingt minutes de tram d’ici. Élevée par une mère célibataire et par une grand-mère veuve, enfermée dans les murs d’une maison figée dans le deuil depuis soixante-dix ans, elle s’est ennuyée au milieu des reliques comme elle s’est ennuyée pendant quatre ans au ministère des Transports où elle s’était préparée à une carrière sans remous. Jusqu’à ce coup de fil provenant d’un chasseur de tête.

Elle qui n’avait jamais été une « tête » en aucune matière, crut à une plaisanterie de ses collègues. Ahurissant en effet, qu’on lui offrît le double de son salaire pour s’occuper de la comptabilité et de l’agenda d’un acteur de cinéma ! Elle fut déçue d’apprendre qu’il s’était agi d’une manœuvre de sa grand-mère. Pourtant, elle se rendit à Aubervilliers où une remarquable secrétaire, perchée sur des talons aiguilles, la reçut. Scrutés plus attentivement que son C.V., son visage et sa tenue n’avaient pas présentés d’obstacle et Val avait raflé le poste devant un bataillon de mannequins, se demandant combien cet engagement avait coûté à sa grand-mère.

Les caves du théâtre

 

       La charbonnière en main, Hubert descend à la cave et se retrouve sous le plancher de la scène. Là, il utilise la lumière de son téléphone portable pour contourner l’ancien cagibi du souffleur aux parois désagrégées puis s’arrête aux coulisses secrètes. Les anciens mécanismes de levage ont graissé le sol et l’air est alourdi par l’oxyde de fer. Il éteint. Que peuvent révéler l’érosion du métal et la pourriture du bois ? Rien, se dit-il… ça sent le fer rouillé et la moisissure. C’est juste désagréable, parce que l’odeur du fer rappelle le goût d’une plaie qu’on lèche dans un réflexe animal. 

Il rallume puis, derrière un jeu de câbles et de poulies, trouve le couloir menant à ces fameuses loges désaffectées dont lui avait parlé Marie-Thérèse Canivet. Abandonnées après la guerre parce que l’une d’elles avait servi de cache à un dénonciateur à la solde de l’occupant nommé Scheerlink, elles demeurent inutilisées. Jamais nettoyées et ne servant que de supports aux coulisses actuelles, Hubert s’y introduit néanmoins, confrontant son visage avec le filet des toiles d’araignées.

Quelle image menace de révéler cette odeur de plâtre humide se mêlant au relent des poubelles et à l’urine des rats ? Hubert balaie de la main les filets moisis, soudain assailli par l’idée d’inspirer le même air que le traître Scheerlink qui s’était démené entre sa culpabilité et sa trouille sous ce plafond.

Il a du mal à croire que les lambeaux de tapisserie aient vu un jour des divas charnues se déshabiller, poser les faux cils, forcer sur le noir des paupières, le rouge des lèvres et revêtir des costumes baroques ornés de franges et de perles. Il ne voit que ce soupirail scellé par la rouille, occulté par la peinture, et ce plafonnage si poreux que s’y sont incrustées la sueur et la pisse du traître Scheerlink. Pénétrer dans cette première loge réclame plus de courage qu’entrer en scène devant deux mille personnes, réalise-t-il. Comme si l’image rencognée dans un coin de sa tête allait soudain lui sauter à la gorge…

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Anne-Marie | Réponse 26.01.2014 21.24

Le livre est déjà en vente ?

Erika 26.01.2014 21.47

Pas encore, Anne-Marie. Il cherche éditeur.
Je ne manquerai pas de vous informer de sa parution sur cette page ou via facebook.
Grand merci pour votre intérêt.

Bernard NADOULEK | Réponse 26.01.2014 14.52

Je prie avec toi : CHEF, OUI CHEF !

erika 26.01.2014 15.06

Bernard NADOULEK | Réponse 26.01.2014 13.17

J'ai hâte de lire le livre !!!

Erika 26.01.2014 13.47

Merci Bernard! A ce stade, il me reste la prière
Amicalement,
Erika

Annette Lellouche | Réponse 20.02.2013 22.00

Quelle sobriété et quelle chute !!! dans ce texte. Vraiment Érika j'aime ta plume, sans forfanterie. Amitiés. Annette

STEIGER Paul | Réponse 06.01.2013 20.20

Ce début d'histoire a une suite. Pourquoi me laisser seul avec l'insigne plaisir de l'avoir lu ? Passants, ce privilège vous est dû. Réclamez-le.

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Commentaires

26.05 | 11:15

Merci pour ta visite, mon Jacky!
Bises à toi.

...
26.05 | 01:34

Super cousine , Madame Nature

...
26.05 | 01:04

Merci Marianne!

...
26.05 | 00:43

C'est très beau

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