Des Epines

    Quand la nouvelle est arrivée au village, le regard des gens a changé, on a commencé à nous saluer différemment. Je n’ai pas trouvé ça désagréable mais mon père a craint que le succès me monte à la tête et j’ai eu droit à toutes sortes de conseils et de recommandations. Rapidement, nous avons été traqués par les journalistes, poursuivis par les caméras, et notre vie s’est finalement retrouvée étalée dans les journaux. Bien sûr, il a fallu céder des interviews et mes propos, s’ils ont amusé le public, n’ont pas toujours été du goût de mon père. Pourquoi bouder sa joie ? Pourquoi toujours s’efforcer à l’humilité, à la contrition ? Pourquoi vinaigrer le miel ?
Puis, il a fallu assumer ce qu’on n’avait jamais envisagé avant le concours : J’allais partir.
Alors, mon père a commencé à s’inquiéter de me voir m’éloigner si vite, si jeune et pour si longtemps. J’allais prendre l’avion seul, voir tous ces pays que je ne connaissais que par ses atlas et ses encyclopédies, rencontrer – et fréquenter ! – une foule de gens, être soumis à des nouveautés attractives pour lesquelles je devrais me passer de son opinion prédigérée. Je suis parti une première fois, je suis revenu, puis reparti. Lors de ces brefs retours à Loiseuil, il me poursuivait d’avertissements et de prières. Et il y a deux mois, à l’aéroport, quelques minutes avant mon départ pour New York, son ultime conseil fut encore :
- Et je t’en conjure, Damien, méfie-toi de ta damnée curiosité !

     La curiosité n’est pas le moindre de mes défauts mais si elle m’a valu quelques avatars, elle m’a surtout rapporté nombres de satisfactions.
Gamin, j’étais toujours partant pour les explorations périlleuses et plus d’une fois, j’ai été ramené à mon père entre deux gendarmes. Mais pour sa plus grande inquiétude, je n’en ai jamais retiré que de la vanité. Ma délinquance est vénielle. Je n’ai quasiment jamais cassé ou pillé. Loin de ma nature, les jets de pierres dans les vitres des usines désaffectées ou la main basse sur les outils laissés au chantier. Je respecte les lieux comme si je visitais le Louvre, me servant de mes sens bien plus que de ma cupidité ou de ma violence.

    Je n’avais pas six ans que par mes grimaces et quelques gros mots, j’avais réussi à entraîner une bande, lancée à ma poursuite comme une meute de chiens, dans les fondations d’une bâtisse en amont du village. Le gel rendait la continuation des travaux impossible et la neige avait recouvert les buttes de terre d’une couche esthétique, parfaite pour les tranchées où je comptais me battre contre l’armée embusquée. Entièrement à mes grenades et à mes carabines, j’oubliais le froid et canardais l’ennemi depuis mon retranchement en hurlant des bruits d’explosions. J’étais tant à la bataille et tant à mimer les canons et les fusils que le temps a passé sans moi et que je n’ai pas remarqué que l’adversaire avait déserté depuis longtemps pour retrouver la chaleur des foyers, me laissant seul dans la pénombre. Je n’ai pas eu besoin de drapeau blanc pour sortir sans risque des tranchées et je me suis retrouvé dans le silence, loin de chez moi. Perdu. En tombant, la nuit avait tout transformé. Je ne reconnaissais plus le chemin que j’avais emprunté et j’ai tourné un bon moment avant de me résoudre à pleurer. Que faire d’autre ?
En attendant, mon père s’était mis à ma recherche et voyant la nuit tomber, il avait alerté les gendarmes. L’obscurité s’installait, le gel s’intensifiait, et je n’avais pas appris qu’il fallait marcher sans cesse pour ne pas geler comme les Allemands sur le front russe. Assis en bord de route sur quelques blocs, les mains sous les aisselles et le capuchon fermé, je me suis endormi.
C’est à l’hôpital que je me suis éveillé le lendemain matin, en toute grande forme, mais ayant perdu la sensibilité dans les orteils.

    Mon père a certainement cru durant quelques jours que cette mésaventure allait me rendre raisonnable. Il n’avait pas tort. Par la suite, j’ai pris soin de sortir la nuit pour ne pas donner l’alerte et de m’équiper avant d’entamer l’exploration d’un chantier.Muni d’une lampe de poche, d’une paire de gants, de chaussures fourrées et d’une cagoule, je quittais le lit où l’on m’obligeait à dormir à des heures stupides, et j’ai pris l’habitude de passer par la fenêtre pour ne pas éveiller mon père.
Avant que ce petit jeu soit découvert, j’ai eu le temps d’explorer les jardins voisins, les cabanes des poules, les remises à outils, et la conserverie désaffectée était devenue mon terrain de jeu nocturne. Je me reposais en classe, où je demeurais de longues heures, les yeux et la bouche ouverts devant un tableau où passaient les nombres et les lettres comme les nuages dans le ciel.
C’est cette nuit où je jouais au fantôme dans les ruines d’une ferme, m’illuminant le visage pour effrayer les rats et les araignées, qu’un insomniaque a repéré mes effets de lumière, tuant une vocation de réalisateur de films d’horreur. Ce ne fut pas pour lui un cas de conscience d’appeler la gendarmerie.  Je fus contraint de me rendre et sortis d’un séchoir à maïs, les bras par-dessus tête comme je l’avais vu faire dans un film. Digne, je montai dans le véhicule des gendarmes et toisai les gardiens qui me souriaient, attendris comme si j’étais un bébé au sein.
- Vous pouvez me frapper avec l’annuaire du téléphone, déclarai-je, je n’avouerai rien.
Mais ils éclatèrent de rire, retournèrent l’étiquette de mon blouson et lurent le prénom et le nom qui y étaient inscrits.
- Damien Latour… Le fils du curé ?
Ils se regardèrent, puis m’observèrent avec une grande curiosité.

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erika | Réponse 22.01.2013 18.21

Merci pour ta visite, Emmanuelle! Quant à Damien, ceci n'est que le début d'une longue série d'embrouilles.

Emmanuelle | Réponse 22.01.2013 13.36

J'aime beaucoup Damien! Que lui arrive t il? ça me donne envie d'en savoir plus... merci pour ce partage!

yves donis | Réponse 19.12.2012 22.30

super

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Commentaires

26.05 | 11:15

Merci pour ta visite, mon Jacky!
Bises à toi.

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26.05 | 01:34

Super cousine , Madame Nature

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26.05 | 01:04

Merci Marianne!

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26.05 | 00:43

C'est très beau

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