Le Jeu de Leo Szilard

Télécommande

   Le calendrier indique le seize janvier ; l’horloge de la cuisine, quinze heures ; le téléphone, un numéro en Russie.
- Que portez-vous ?
Un court silence. Elle sourit.

- Un jean, un pull rayé, des basquets…
- Vous viendrez en robe.
- En robe ? Pourquoi ?

Elle rit, mais pas l’homme au téléphone.
- Noire.
- Bien.

- Vous lirez « La Voix des Dauphins » de Leo Szilard. Vous le connaissez ?
- Pas encore…

- Je m’appelle Ivan Strijenov. Votre prénom ?
- … Roxane, improvise Violette en raccrochant.

    Les cris de Félix et de Victoire qui se chamaillent pour la possession de la télécommande sont des vrilles qui percent les tympans de Violette. Ils lui rappellent son incapacité à faire régner la paix et l’ordre qui conviennent à Jean-François.
Violette n’aime pas la télévision mais au bout de quelques années de vie commune, elle a cédé. Le journal étant vite lu dans le train, il fallait à Jean-François une redite en soirée et la possibilité de vérifier les informations sur toutes les chaînes. Voilà pourquoi chez Havez, on dîne en compagnie des attentats, des faits de mœurs et des procès. Contaminés, les enfants sont branchés sur les dessins-animés et ce soir, les doublages criards s’entendent à la cuisine où Violette épluche les légumes les plus sales et les plus tordus qu’on puisse trouver.
Elle réalise que tout ce dont elle avait rêvé ne s’est pas réalisé. Les soirées au coin du feu à discuter autour d’un livre, à écouter un morceau de musique, à jouer aux cartes… rien de tout cela ne s’est jamais produit. Elle a cessé de peindre, ouvre rarement un livre, et en arrive à s’étaler devant l’écran de la télévision, anéantie, subissant le choix de Jean-François.
Dans un ménage, celui qui détient le pouvoir possède la télécommande. Que reste-t-il à l’autre sinon le domaine qu’on dédaigne? Si elle n’a pas le droit de choisir le film, Jean-François lui laisse choisir le menu de la semaine. Pour autant qu’elle évite la viande d’agneau, le poisson, les crudités, les agrumes… Car il fallait des restrictions à cette liberté.

    A côté, les hurlements de Victoire sont devenus stridents, insupportables, et les tempes de Violette commencent à battre. Il est dix-huit heures trente et ce soir, le repas ne sera pas prêt pour le retour de Jean-François. Il flottera dans l’air l’odeur de courgettes brûlées qu’elle n’a pas pu évacuer. Ce retard pour une question de fractions, pierre d’achoppement de ses soirées avec Victoire depuis deux mois.
Violette dessine des tartes, les agrémente de fruits et les découpe en quartiers pour tenter de faire comprendre les parts à sa fille. Passe-temps qui suscite surtout des remarques à propos de l‘aspect de ses dessins. « Les fraises, ce n’est pas rose! » ou « Tu me prends pour un bébé ? ». A neuf ans, on dirait que Victoire est déjà en route pour l’adolescence. Quand ce n’est pas l’heure du lit qui fait l’objet d’une remise en question, c’est le brossage des dents, le choix de ses vêtements, le rangement de son cartable… Et pour ces chamailleries autour de la télévision, Violette sait qu’elle va céder une fois de plus à la facilité. Bien qu’elle ne sait plus très bien aujourd’hui s’il s’agit de paresse ou d’épuisement… Le résultat est pareil: Depuis qu’elle est au chômage, elle ne maîtrise plus rien.

Centrale vapeur

   Violette consulte sa montre. D’ici deux heures, les enfants rentreront de l’école. Elle souffle la bougie parfumée à la cannelle et dépose son livre. Un choix qui a soulevé les sourcils de Jean-François.
- Tu ne lirais pas un Nobel pour changer?

    Au fond, le mépris de Jean-François la dédouane et c’est la conscience légère qu’elle monte au grenier et fouine dans les caisses. Elle y retrouve sa robe noire en soie, la petite veste assortie, et les étale sur la table à repasser. Elle branche son nouveau fer, le cadeau de Jean-François pour son anniversaire : Chaudière anticalcaire de deux litres, pression de cinq bars, remplissage en continu, vapeur réglable, commandes digitales et huit programmes.
Mais l’odeur du linge la ramène à la tiédeur de sa vie conjugale, elle considère la robe en soie.
Finalement, sa vie est confortable, satisfaisante.

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Commentaires

26.05 | 11:15

Merci pour ta visite, mon Jacky!
Bises à toi.

...
26.05 | 01:34

Super cousine , Madame Nature

...
26.05 | 01:04

Merci Marianne!

...
26.05 | 00:43

C'est très beau

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